Une production carnassière…
Dans une Venise de la Renaissance, réinventée pour les besoins des thèmes qu’Howard Barker soumet à nos esprits, Anna Galactia accomplie son ouvrage, engagée dans une réalisation et un don de soi sans concession. Cette femme peintre explore les affres de la création dans une société où le politique, le religieux et l’art constituent un triptyque universellement intemporel.
Déterminée et exaltée, elle conduit ses affaires d’une main de maître, reléguant la compromission de son engagement artistique aux confins d’une société à laquelle elle ne souhaite pas appartenir. Sensuelle, cruelle et maternelle à la fois, elle est pleine d’enthousiasme lorsque Urgentino, Doge de Venise, lui commande une toile immense censée représenter la bataille navale de Lépante contre les Turcs. Submergée par les flots d’une passion irréductible, Galactia plonge dans les profondeurs abyssales de sa sensibilité créatrice, délaissant son amant, le peintre Carpeta, qu’elle désire fougueusement et dont elle raille et méprise la peinture religieuse. Anna Galactia réalisera cette commande afin d’être l’un des meilleurs artistes de la cité et pour livrer la vérité crue et sanglante du carnage ottoman de 1571.
Elle souhaite donner naissance à la vérité en peignant « Sa vérité » celle qui fait l’économie d’une exaltation guerrière de l’héroïsme vénitien. Mais le Doge, mécène avisé et grand admirateur des productions de l’artiste, n’y retrouve pas la vérité politique de l’événement. Irrités par la dimension profane de la production picturale de la jeune artiste vénitienne, Urgentino et Ostensible, le Cardinal, deviennent les censeurs peu scrupuleux d’un tableau pour lequel la vraisemblance devrait davantage s’apparenter à une victoire navale qu’à une grande cascade de chair. Dès lors, Galactia se livre à la conception douloureuse et exaltante d’une œuvre unique. En proie aux difficultés de son emploi, elle est pourchassée par les propos vindicatifs de son amant, de sa fille, des conseils du Doge et par les mises en garde de Rivera, une intellectuelle des arts. Affrontant avec passion ou désinvolture ces joutes verbales, elle surmonte les obstacles avec toujours plus de détermination, peignant ce que lui dicte sa raison et son cœur. Mais admettre que les êtres sont avant tout fait de chair et de sang et qu’une femme puisse le représenter est inenvisageable pour le commanditaire et son entourage qui n’y voient que de la perversion. Son intelligence spirituelle, son goût de la provocation, sa drôlerie féroce et son orgueilleuse intégrité conduiront l’artiste à croupir dans une geôle de la république de Venise.
Une production dirigée par une main de maître…
Exhibant les rouages de la machinerie théâtrale, Christian Esnay en décuple la jubilation. Interrompant les comédiens pour reprendre le travail d’une scène, il inscrit les différentes étapes de sa mise en espace dans le processus de création qu’évoque la pièce d’Howard Barker. Esnay met à nu les artifices du théâtre et charge, d’une émotion toute particulière, sa production qui constitue ainsi le pendant du texte de Barker. Les figures de l’artiste, du politique et du religieux apparaissent de manière obsessionnelle et sans cesse retravaillées. Elles se font l’écho des fondements de la société même si l’auteur de la pièce le récuse. Christian Esnay parcoure avec une certaine aisance, les méandres de la crudité tumultueuse et lyrique de cette narration inattendue que propose le théâtre de Barker. Il s’approprie le texte en le situant proche d’une forme de réalisme sans chercher la cohérence psychologique ou la logique narrative. Il maîtrise la violence du texte en sollicitant chez les comédiens un jeu rythmé, resserré et rapide les inscrivant dans une dynamique de construction qui enchaîne les scènes sans respiration. Dans « Tableau d’une exécution » le spectateur est déstabilisé par le traitement du texte sur le plateau. Le rôle de Galactia est interprété par plusieurs comédiens afin que cette diffraction casse les mécanismes d’identification du jeu conventionnel et dessine le personnage par la parole.
Sur un plateau dépouillé, se croisent deux escaliers chariots permettant aux tableaux successifs de s’enchaîner avec rythme. Des pans de tissus noirs dessinent les contours approximatifs de l’atelier de l’artiste, et transfigurent les autres avec une fascinante simplicité. Le rideau est levé sur les coulisses encombrées de costumes dont les comédiens se saisissent au fil des scènes. Le tableau de la bataille de Lépante ne sera jamais visible, mais simplement évoqué par la fougue de l’artiste qui est suffisamment éloquente pour ne pas regretter une telle exhibition. Un jeu de lumière accompagne le rythme soutenu que la mise en scène impose et propose une esthétique de la nécessité, s’appuyant sur la fonction utilitaire d’entrepôt qui est celle de l’Atelier Berthier, en symbolisant une verrière qui éclaire l’ensemble du plateau. Les costumes mêlent habilement une certaine contemporanéité à une forme esthétique suffisamment lisible pour que l’on puisse identifier les personnages.
Avec son regard conquérant et sa voix chaude, Nathalie Vidal incarne une Galactia d’une étonnante sincérité. Elle est le personnage avec une apparente simplicité qui exalte un talent exceptionnel. Laurent Pigeonnat, aérien, imprévisible et fragile interprète le Doge avec une forme d’amusement et de légèreté qui s’associe à son élégance. La voix grave et retentissante d’Olivier Bouana donne une force et une justesse irréprochable aux personnages qu’il incarne. Jacques Merle, interprète un amant blessé et tourmenté avec toujours plus de vérité et de conviction, tout comme le reste des comédiens qui donnent à cette création une note d’excellence. Par la noblesse de son jeu et la qualité de son interprétation la compagnie des Géotrupes fait honneur à la pièce d’Howard Barker qui est publiée aux Editions Théâtrales.
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Tableau d’une exécution
D’Howard Barker
Mise en scène de Christian Esnay
Avec Olivier Bouana, Belaïd Boudellal, Stefan Delon, Gérard Dumesnil, Eric Laguigné, Jacques Merle, Rose Mary d’Orros, Laurent Pigeonnat, Nathalie Vidal, Thierry Vu Huu,
Décor François Mercier
Lumière Bruno Goubert
Costumes Rose Mary d’Orros
Du 26 mars au 11 avril 2009
Du mardi au samedi à 20h00, dimanche à 15h00
Théâtre de l’Odéon
Ateliers Berthier
8, boulevard Berthier, 75017 Paris
http://theatre-odeon.fr
Réservations :01 44 85 40 40
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j’ai rarement vu une mise en scène aussi ratée… merci monsieur Esnay d’avoir baclé voire humilié le texte de Barker