D’origine arménienne, Simon Abkarian est né à Gonesse (Val-d’Oise) en 1962. Après une enfance passée au Liban, il revient à Paris en 1977 mais se rend très vite à Los Angeles pour y intégrer une compagnie de théâtre arménienne sous la direction de Gerald Papazian. De retour à Paris en 1985, il entre au Théâtre du Soleil et y joue dans les mises en scènes d’Ariane Mnouchkine jusqu’en 1993. En 1998, il constitue avec un noyau d’acteurs la compagnie Tera, dans un esprit de recherche et de création. Son rôle dans « Une bête sur la Lune » de Richard Kalinoski, mis en scène par Irina Brook, lui vaut le Molière du meilleur comédien en 2001. Au cinéma, il décroche ses premiers rôles, dès 1989, grâce à Cédric Klapisch et travaille avec de nombreux réalisateurs. Auteur d’une pièce de théâtre « Pénélope Ô Pénélope », Simon Abkarian y révèle son goût pour les mots et son amour du verbe.
En quelle année avez-vous écrit « Pénélope Ô Pénélope ». Et qu’elle a été la raison pour laquelle vous avez décidé d’écrire cette pièce ?
« J’ai écrit cette pièce en 2006. Je crois qu’il était temps pour moi de passer à l’écriture qui me concernait de près, mais secrètement. On peut arriver à trouver des légitimités politiques ou émotionnelles à travers un auteur classique comme Shakespeare ou Eschyle, mais il se trouve que l’on ne peut pas le tordre au point de le dénaturer, au point de le ramener à soi. Et ramener à soi des auteurs de cette ampleur la, c’est les trahir. Il fallait que j’invente une parole qui soit la mienne, agencée de telle manière que je puisse dire ce que j’ai à dire par le théâtre. »
Pourquoi avoir choisi le mythe pour raconter cette histoire ?
« En fait, j’ai procédé à l’inverse. J’ai choisi l’histoire de ma mère qui attendait mon père et pour pouvoir transcender cette histoire d’attente, trempée dans l’amour, il me fallait faire le parallèle audacieux avec Ulysse et Pénélope afin d’éviter l’écueil du récit auto biographique. Par ailleurs, le langage est un engagement auquel je suis très sensible. Au théâtre, j’ai besoin du foisonnement des mots dans sa forme la plus lyrique qu’elle soit pour pouvoir dire les choses. L’idée étant de pouvoir créer une sorte d’arythmie qui sonne dans l’oreille du spectateur et dans le corps de l’acteur. J’ai besoin d’un souffle qui soit poétique au théâtre et non d’une forme d’écriture raccourcie qui est à l’image de notre époque. Car pour déployer une pensée, il va falloir à un moment donné redéployer un langage. Et j’avais besoin de cela, non en réaction, mais simplement en constatant que ces dix dernières années, la société fait appel à notre médiocrité plutôt qu’à notre intelligence. C’est aussi parce que j’ai besoin que l’interlocuteur qui est en face de moi s’exprime dans un langage qui est le plus juste possible sans avoir peur de décliner des formes poétiques de peur que l’on en rit. »
Il vous est donc nécessaire d’aller vers des formes d’écritures raffinées pour trouver de l’intérêt à ce que vous lisez, écrivez ou interprétez ?
« Je pense que pour chaque chose, il y a un mot qui existe et qui permet d’exprimer différents degrés de douleur, d’amour, de violence etc… Et puis, les sons et la répétition sont très importants pour moi. Ce qui est intéressant c’est de voir la manière dont un mot peut charrier une quantité énorme de synonymes. »
Il y a beaucoup d’amour dans votre pièce.
« C’est justement parce qu’il y a beaucoup de pudeur et que le passage par le verbe, transcende le message ourdit par la pudeur. Il s’agit aussi de faire monter la jouissance de la compréhension, de l’émotion. Il faut qu’à la fin, on puisse se dire j’ai compris ce qu’il a voulu dire parce que l’auteur a su nous révéler sa parfaite connaissance de l’autre et la manière habile de le dire avec des mots choisis. Pour ma part, je souhaite juste tenter quelque chose qui se situe à la marge de ce qui se fait au théâtre actuellement, même si des gens comme Olivier Py pratique un certain lyrisme dans son écriture, ce qui tout à son honneur. »
Il vous apparaît donc nécessaire de revenir à un langage plus riche ?
« Pour ma part, j’ai besoin de prendre la mesure de mon ignorance par la recherche de quelque chose auquel je n’ai pas accès sans labeur. Les mots constituent une véritable constellation qu’il faut s’approprier en cherchant à les agencer, les raconter, les traduire… pour moi les mots sont une vraie nécessité. Le langage est la base de toutes tentatives d’élévation. On essaye de nous réduire de plus en plus à l’état de bête ce qui laisse peu de place à une forme d’idéal. J’ai toujours été éduqué dans l’idéal d’un monde meilleur. Ce qui ne veut pas dire que l’on doit échapper à sa condition mais en tout cas tout faire pour la rendre vivable. Il s’agit donc de se réapproprier le monde de l’imaginaire afin qu’il ne soit pas réduit à ce que dictent les tenants du pouvoir. »
Cela procède-t-il d’une envie de s’émanciper de « la pensée unique », du « politiquement correct » que véhiculent les médias à loisir ?
« Il me semble. Aujourd’hui, on ne dit plus une pute mais une hôtesse, plus un noir mais un homme de couleur. Mais ces mots sont dans le dictionnaire. Pourquoi on a peur des mots ? Alors que de connaître l’origine des mots est une aventure exceptionnelle. C’est important de le savoir afin de pouvoir le restituer, et tout cela passe par le théâtre. Je ne suis ni un exégète, ni un littéraire mais avant tout un homme de théâtre et pour les besoins de mon art, je vais aller chercher comment habiller de mots l’intérieur d’un personnage pour pouvoir toucher le spectateur. »
Comment procédez vous lorsque vous vous inscrivez dans un processus d’écriture, comme ce fut le cas pour « Pénélope Ô Pénélope » ?
« Ce qui m’intéresse, c’est la manière de m’approcher avec délicatesse de la complexité d’un humain. Car on ne peut pas réduire une personne à un moment de sa vie à une situation qui la fige dans une image inextricable. C’est beaucoup plus vaste et complexe un être humain. Il faut aller chercher ce que sont les gens avec les hameçons que sont les mots. Il faut aller à la recherche de ce qui est caché chez les autres et le mettre en exergue. C’est ce à quoi je m’exerce en tant qu’homme de théâtre. »
Quel est votre rapport aux mots lorsque vous êtes dans un processus d’écriture ?
« J’essaye de faire parler la personne que je suis en train de décrire par l’écriture. Une fois que la parole prend, je peux écrire une scène et la reprendre pour la retravailler sans perdre le souffle d’origine. Il s’agit de faire des études de scènes et de constituer quelque chose mais qui n’est pas fini. Je cherche la perfection en espérant ne jamais la trouver. La perfection amène vite à l’ennui et l’ennui amène à ce qu’il y a de plus terrible chez l’homme. »
Lorsque l’on vous lit, on est surpris par la musicalité des mots. On a l’impression que vous avez conçu votre pièce comme une partition musicale.
« Je pense que le théâtre est un art musical. Tout théâtre dénué d’une certaine musicalité n’a aucun intérêt pour moi. Il ne faut pas toujours vivre sous le joug du sens. Il faut parfois savoir sacrifier du sens à la forme sans que celle ci ne dévore ce premier. En privilégiant trop le sens au détriment de la musicalité on finit par tomber dans le prosaïsme. Ce qui m’intéresse avant tout, au théâtre, en musique, en écriture c’est de créer, d’être dans la création et ne pas se contenter d’interpréter. Pour être dans un état de création, il faut être dans une situation de difficulté. Sans obstacles à surmonter, l’acteur ne peur transcender aucuns textes. »
Pénélope Ô Pénélope est publiée chez Actes Sud.
Cette pièce a été créée en juin 2008, dans une mise en scène de Simon Abkarian au Théâtre National de Chaillot à Paris, puis en octobre 2008 au Théâtre National de Toulouse. Elle sera de nouveau en tournée durant la saison 2009-2010. Le Syndicat a attribué à ce spectacle le Grand Prix de la meilleure création française.
Pénélope Ô Pénélope
De Simon Abkarian
Actes Sud
18 rue Séguier
75006 Paris
http://actes-sud.fr











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