Coup de théâtre sous les bombes…
Dévastée par les bombes, victime des incursions retentissantes de la Luftwaffe, l’Angleterre de 1942 survit au rythme asservissant des incursions nazies. La mobilisation est générale et les acteurs, sous les drapeaux, doivent affronter la douloureuse réalité d’une scène que rien ne peut transfigurer. Dans ce chaos absolu, une troupe de province s’apprête à jouer le Roi Lear dans des conditions miséreuses. Un théâtre de fortune, dans lequel sont entassés des décors de guingois, résiste aux flammes et abrite des acteurs transcendés par leur amour du théâtre. Déterminés, ils lèveront le rideau sur un Shakespeare flamboyant et exceptionnel. Mais ce soir-là, le « maître », qui dirige la troupe et interprète les rôles titres des drames shakespeariens, se soustrait à la réalité de son engagement. Parcouru par des secousses spasmodiques, des inflexions douloureuses, des pertes de mémoire, son corps lui échappe tout comme son esprit. Pour Norman, « l’habilleur » du « maître », il est impossible de capituler face à autant de désarroi. Au service du « maître » depuis 16 ans, il accompagnera le grand comédien, dans l’ombre duquel il vit, jusqu’à la scène pour assurer la représentation…
« Quels drôles d’animaux que ces comédiens à conduire »
Evitant l’écueil du pensum sur l’art dramatique et ceux qui l’incarnent, Ronald Harwood évoque le quotidien d’une troupe de théâtre qui malgré les bombes, sillonne la province, battant la route et fédérant chaque soir un public nombreux. L’importance des acteurs, chefs de troupes ou de compagnies, jouant un peu partout en Europe, est mise à l’honneur par le verbe acéré de l’auteur qui illusionne l’art du simulacre par un amour dévoué pour la scène et les auteurs qui y sont représentés par des comédiens arrimés à leurs nobles fonctions. De l’Illustre Théâtre de Molière aux années 30, les routes de province sont parcourues par des acteurs que seul l’amour de leur art guide vers toujours plus de justesse et d’épreuves. La tradition s’est pérennisée au fil du temps, et la pièce de Ronald Harwood met un point d’honneur à figer, le temps d’une représentation, les sensibilités exacerbées de ces « drôles d’animaux à conduire ». L’auteur échappe au persiflage histrionique des scènes de genre, et nous livre par le menu, la réalité puissante de l’esprit missionnaire de ces artistes. La beauté dérisoire de la situation ainsi que le ton dévastateur de la pièce offre un cadre donné que Laurent Terzieff s’est approprié avec émotion.
La loge du « maître » dans sa plus simple expression, constitue le vaste théâtre où l’action se déroule. Des costumes portant les stigmates du temps sont suspendus sur une tringle au-dessus de laquelle sont rangés des accessoires utilisés pour les représentations. Une méridienne, offerte aux regards indiscrets, constitue le linceul du « maître » qui finira par y séjourner définitivement. Un maquillage de fortune repose sur une table inondée de souvenirs qu’un miroir reflète lorsque le chef de troupe s’en empare. Cet intérieur rangé, exalte l’omniprésence de l’habilleur dont le dévouement pour son chef de troupe est total. Par un jeu de lumière, le Roi Lear entre en scène, un tissu immaculé reflète en ombres chinoises la performance des acteurs. L’envers du décor met à nu le dénouement dans lequel cette troupe travaille au quotidien, accompagnant son ouvrage sur les chemins de l’éphémère. Une dimension surannée se dégage de cette scénographie, montrant à la fois l’extrême nécessité pour laquelle les comédiens jouent les œuvres du répertoire loin des feux de la rampe, ainsi que le sacerdoce qu’ils ont embrassé. L’ensemble de la composition est d’une vétusté séduisante par la charge émotionnelle qu’il renferme.
Laurent Terzieff réalise une mise en scène simple mais efficace, se dégageant de toutes formes d’artifices que ne permettrait pas le texte. Il réussit un tour de force en dirigeant une troupe d’acteurs qui participe à l’élaboration du spectacle en travaillant sur le fil de la confiance, de l’échange et de la sincérité. Utilisant un climat haletant et un humour dévastateur, les comédiens débusquent jalousies et narcissismes en révélant la générosité et l’abnégation d’une troupe qui interprète Shakespeare sous les bombes.
Dans son rôle « miroir amoureux des choses de la scène », Claude Aufaure enchaîne les répliques avec une justesse et une précision toute exceptionnelle. Il porte à bout de bras les états d’âmes du « maître » pour composer habilement le portrait complexe que la pièce fait de l’acteur et de son habilleur. Laurent Terzieff incarne avec toujours plus de sincérité un rôle pour lequel il est fasciné. Il impressionne et inquiète le public par ses inflexions douloureuses de joie ou de bonheur. L’ensemble de la troupe interprète avec une cohésion attachante une œuvre qui cherche à percer le mystère de la fascination.
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L’Habilleur
Ronald Harwood
Mise en scène Laurent Terzieff
Scénographie Ludovic Haillard
Lumières Mamet Maaratié
Son Pierre-Jean Horville
Costumes Marie Trimouille
A partir du 4 mars 2009
Du mardi au samedi à 21h00, samedi 17h00
Théâtre Rive Gauche
6, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Réservations : 01 43 35 32 31
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