Pas de bal pour une pantoufle remplie de l’esprit saint…

Le Soulier de Satin est l’opus mirandum, l’œuvre majeure où Paul Claudel affirmait que l’essentiel de sa vie, de son art et de sa pensée y était rassemblé. Cette pièce est un drame d’amour et la scène de ce drame est le monde, plus précisément l’Espagne à la fin du XVIe siècle « à moins que ce ne soit le commencement du XVIIe siècle ». L’action se déroule pendant la Renaissance, au temps des conquistadors, au moment où l’Espagne affirme sa puissance hégémonique sur l’Europe, l’Afrique, le Nouveau Monde et l’Extrême-Orient, en imposant un catholicisme coercitif. Le Soulier de satin apparaît alors, en dépit de quelques anachronismes intentionnels, comme une « vaste fresque » et une parabole historique illustrant l’esprit d’une époque et d’une civilisation animées d’une foi conquérante. Le sujet souffre d’une gravité qui lui fait défaut alors que de nombreuses scènes ouvertement comiques, parodiques ou burlesques s’intègrent parfaitement à l’ensemble de la composition.

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Cette pièce, longue et complexe, se déroule sur plus d’une dizaine d’années, en Espagne et dans divers pays. Pélage, un juge espagnol âgé, est l’époux de Dona Prouhèze, jeune femme éprise d’un capitaine nommé Rodrigue. Quittant l’Espagne pour un temps, Pélage laisse son épouse aux mains de la fatalité. Elle décide de retrouver Rodrigue pour lui avouer son amour. Mais envahie d’une culpabilité dévastatrice, Dona Prouhèze dépose au pied d’une statue de la Vierge son soulier de satin en implorant la pénitence : « Quand j’essaierai de m’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ». Mais apprenant que Rodrigue a été blessé, guidée par la puissance de ses sentiments, elle décide de le retrouver. Apprenant le départ de Prouhèze, Pélage intrigue en lui proposant une grande mission consistant à garder la place-forte de Mogador, au Maroc, qui est sous l’autorité de Don Camille, un aventurier dont le roi se méfie. Prouhèze accepte et renonce à Rodrigue qui, de son côté, part en Amérique rejoindre son poste de vice-roi des Indes. Pélage meurt. Don Camille, converti à l’Islam, aime Dona Prouhèze, et menace de livrer Mogador aux musulmans si Prouhèze refuse de l’épouser. La jeune femme s’exécute pour sauver son âme. Le retour de Rodrigue fait trembler Don Camille qui, croyant être attaqué par les Espagnols, propose de livrer Prouhèze en échange de leur départ. L’aventure se solde par les retrouvailles de Rodrigue et Prouhèze qui exhorte son amant au renoncement. Leur sacrifice sublimera leur amour, les élèvera vers Dieu et leur ouvrira la voie du salut. La flotte espagnole bombarde Mogador et Prouhèze meurt pendant la bataille.

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« Une œuvre monde » d’une étonnante actualité…
visuelsoulier1Monumentalité de l’œuvre, difficulté à saisir la subtilité de la partition dans son ensemble située à la marge du politiquement correct, intentionnalité de l’anachronisme, la pièce de Claudel constitue autant d’obstacles qu’Olivier Py surmonte avec intelligence, sensibilité et une étonnante contemporanéité. Sa mise en scène révolutionne ce chef d’œuvre et nous fait redécouvrir un théâtre de la chair, dévasté par le désir, animé par le rire, nourri de poésie où le divin est un centre dont la circonférence se révèle être nulle part. La troupe s’approprie le texte dans un souci d’authenticité qui invite le spectateur à une véritable expérience cathartique. Cette réalisation met à l’honneur l’étonnante modernité de l’auteur, nourri de sa passion pour le théâtre, s’affranchissant de toutes les contraintes formelles comme il nous le dit à travers le personnage de l’Annoncier : «Ecoutez bien, ne toussez pas et essayez de comprendre un peu. C’est ce que vous ne comprendrez pas qui est le plus beau, c’est ce qui est le plus long qui est le plus intéressant et c’est ce que vous ne trouverez pas amusant qui est le plus drôle ».

Olivier Py explore la question de la mondialisation ou plutôt de la « globalisation » en s’appuyant sur la question que pose Rodrigue à propos d’une hégémonie mondiale. La pièce se déroule à une époque où toute l’humanité prend conscience que la Terre est ronde, les frontières n’ont plus de sens et chacun pense l’unité du territoire de manière résolument moderne. Depuis que cette Terre est ronde, chaque homme en est le centre et doit l’habiter dans sa totalité. Mais cette volonté du « tout » trahit l’absence du « rien ». Rodrigue veut toute la Terre parce qu’il n’a pas Prouhèze.

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La scénographie, semblable à un écrin coloré, révèle la vastitude d’un monde en constante évolution. La vue et l’oreille sont envoûtées par la beauté du texte et par l’exhibition de décors amovibles qui se croisent, se rencontrent, s’entrelacent pour porter en gloire des trouvailles polysémiques d’une exceptionnelle sensibilité. Le dépouillement naïf d’un plateau nu, constitue le champ de manœuvre sur lequel opèrent les acteurs avec une force dramatique sans concession. Une roue céleste où sont fixées des étoiles fait écho à la splendeur des frontons de palais baroques, de portiques qui s’encastrent les uns dans les autres pour figurer soit un mur, soit une perspective, entièrement martelés d’or. Un ring s’embrase et fait place à la joute spirituelle entre Prouhèze et Don Camille lorsque le souffle aphone d’une trompette évoque « le poème de la mer ». Olivier Py ne fait l’économie d’aucuns moyens, célébrant le théâtre mais aussi le cinéma par ses nombreuses citations. Un crâne d’Hamlet, une épée croix de Corneille, un vagabond à la Beckett ou une immense sphère dorée qui incarne avec force le globe, la puissance de l’Espagne catholique.

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Un Annoncier, sorte de régisseur chargé de présenter et de commenter la pièce, confère au drame une allure de jeu dramatique. L’intervention des machinistes et la volontaire exhibition des ficelles du théâtre accentuent l’artifice et créent une distance ironique. Divers personnages épisodiques, pêcheurs, pédants, courtisans, serviteurs, soldats, négresse… tourbillonnent autour des protagonistes et introduisent ainsi non seulement des intermèdes divertissants, mais une dimension ironique et critique qui contribue à dédramatiser la souffrance et à créer le climat de joie, d’enthousiasme et de libération conforme au sentiment dominant qu’éprouvait l’auteur. La diversité des lieux, le contraste des tons, la multiplicité des personnages et la complexité d’une action combinant plusieurs intrigues entraînent une composition originale, où l’apparent désordre occulte une réelle unité dramatique et symbolique.

Les comédiens portent cette œuvre à bout de bras et participent avec détermination à cette quête de l’absolu dont Jeanne Balibar (Donna Prouhèze) constitue la figure de proue qui emporte toute les figures féminines à sa suite. Tout de rouge vêtue, elle incarne la passion pour un Rodrigue (Philippe Girard) dévasté, fou, ridiculisé, déchu de sa grandeur passé d’aventurier conquérant. Son visage exalte des expressions propres à la grandeur des personnages shakespeariens. Les autres personnages sont remarquablement bien servis par une troupe d’une grande qualité qui nous invite à un voyage chargé d’émotions, de rires sans jamais se retrancher derrière l’obscurité du texte qu’ils nous servent à la lumière de leur corps.

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Le Soulier de Satin
De Paul Claudel
Mise en scène Olivier Py
Assistants à la mise en scène Olivier Balazuc, Antoine Baillet
Scénographie et costumes Pierre-André Weitz
Lumière Olivier Py
Musique Stéphane Leach (sauf « Le Cantique » de Jean Racine de Gabriel Fauré)
Avec Jeanne Balibar, Philippe Girard, Miloud Khétib, John Arnold, Olivier Balazuc, Damien Bigourdan, Nazim Boudjenah, Céline Chéenne, Sissi Duparc, Michel Fau, Frédéric Giroutru, Mireille Herbstmeyer, Christophe Maltot, Elisabeth Mazev, Jean-François Perrier, Olivier Py, Alexandra Scicluna, Bruno Sermonne, Srah Abdeslam, Yasmine Bouland,
Et les musiciens Stéphane Leach, Sylvie Magand, Pierre-André Weitz,

Du 7 au 29 mars 2009
Spectacle en deux parties ou en intégrale.
1ère partie : les mercredis 11, 18 et 25 mars à 18h30
2ème partie : les jeudis 12, 19 et 26 mars à 18h30
Intégrale : les samedis 7, 14, 21, 28 mars à 13h00 et dimanches 8, 15, 22, 29 à 13h00
Durée du spectacle en intégrale 11h00.

Théâtre de l’Odéon
Place de l’Odéon
75006 Paris
Métro Odéon

Réservations:01 44 85 40 40
http://www.theatre-odeon.fr
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