Un chœur poignant d’une sensibilité dévirilisée…

« Le Pulle » (les putains en dialecte palermitain), lève le voile sur la sensibilité du corps besogneux, met en relief l’intimité pervertie par les fantasmes de la rue, d’un groupe d’hommes/femmes qui s’évertuent à vivre leur quotidien dans une apparente légèreté. Des images fortement sexuées et déformées par les nécessités obscènes du trottoir, exultent entre godemichés et guêpières aguicheurs. Les langues humides s’agitent pendant que les mains s’aventurent vers un con abstrait et caressé à outrance. Les talons claquent, les perruques s’ébrouent, les strings s’égarent dans les raies déformées par les trop nombreuses expéditions obscènes de clients avides de plaisir.

Portant leur verge en berne, ces « Pulles » s’exhibent de manière spectaculaire, chorégraphiant et singeant une réalité qui laisse peu de place au respect de l’ordre établi par une société qui les a reléguées au ban de la honte. Endossant le lourd fardeau de l’opprobre qui pèse sur ces corps déformés par les désirs toujours plus obscènes du membre conquérant, les « Pulles » tordent, contorsionnent leur fond de commerce, révélant une désinvolture rompue aux contraintes coercitives du fantasme monnayable. L’hystérie convulsive des « Pulles » révèle les tensions accrues d’une sensibilité déformée par une réalité séminale, dont ils ne sont que l’égout. Mais derrière le fard poudré à l’excès de ces visages surréalistes, se cachent l’intimité de Rosy, Sara, Ata, Moira et Stellina, quatre travestis et un transsexuel à qui le rêve appartient encore, malgré une vie spoliée par l’ostracisme d’une cité s’épanouissant dans le conformisme.

Entre séances de maquillage, chansons et shows dansés, les « Pulles » dessinent, de manière émouvante, leur espace de parole, basculant dans les coulisses de leur vie, leurs rêves, leurs confessions et leurs peurs. Mise sur le trottoir par sa mère dès l’âge de huit ans, la besogneuse aura parcouru les chemins de la trivialité, privée d’une enfance candide par manque de moyens. Une autre, rêvant au prince charmant en enchaînant les entrechats, se fait violemment sodomiser par une bande de jeunes mâles haineux à la sortie de l’opéra. Absous par la virilité ambiante, elle n’aura d’autres solutions que de poursuivre son idéal grisé par les effluves de la rue où on l’a achevée. L’anorexie vampirise l’apparence famélique d’un esprit obsessionnel, l’encourageant à se faire vomir de manière outrancière. Peu importe le prix, une paire de seins relève de la gageure pour le sexe masculin, lorsque la question de l’identité reconnue est en jeu.

Crédit photo Giuseppe Di Stefano

Crédit photo Giuseppe Di Stefano

Enfin, le parfait amour avec Rocco, procède d’un désir absolu de vivre comme tout le monde et de revendiquer son droit au mariage dans une société où le bûcher peut s’embraser avec ferveur lorsqu’un sodomite songe à l’union. Jouant la comédie des sentiments, entre songes et cauchemars, les « Pulles » évoluent sous la baguette de trois fées mécaniques chargées d’accomplir le processus de désincarnation qui substituera ces âmes féminines de leur virilité corseté, pour les glisser dans les plis indomptables d’un corps de matrone. En maîtresse de cérémonie, Emma Dante, portant le deuil de sa vie, ponctue la représentation par ses incursions chantées sur le vaste chantier de l’espoir.

Un spectacle musclé pour des corps en devenir…
Dans ce spectacle, haut en couleurs, Emma Dante creuse les reliefs abrupts de Palerme pour éroder une terre pétrifiée par le passé. Elle pénètre l’intimité des filles de noce sur qui le Vatican et la société virile qui constitue son pendant, a jeté l’anathème. Derrière cette farandole pailletée, où se meut des êtres en devenir, elle fait craquer le vernis de leurs illusions et met en exergue l’énergie désespérée de ces poupées gonflées par le souffle de la violence des mœurs acculées à la tradition. La rudesse de la langue ne peut faire l’économie de la sensiblerie tant le sujet abordé est plus surréel que réaliste. Emma Dante gratte à la pointe du couteau un vocabulaire éprouvé par la dynamique dévastatrice de l’onirisme et de l’abstraction. Le rêve et l’abstraction sont liés dans un spectacle qui revisite le rêve dans ce qu’il a d’insaisissable. Les personnages, apparaissant comme des entités fortement typées, se situant au-delà du genre. Il est difficile de distinguer le masculin du féminin, le bien du mal, la sainteté de la pureté et pourtant derrière la putain il y a une épouse pure. Tout ce qui est représenté est une expression de la réalité et exalte une forme de violence que légitime le sujet évoqué. Le jeu sur le masque, sur le théâtre, sur le maquillage en public, sur l’exhibition du corps sur le plateau constitue le corollaire d’un travail qui procède, pour Emma Dante, d’une observation de la rue qui lui apprend beaucoup.

Crédit photo Giuseppe Di Stefano

Crédit photo Giuseppe Di Stefano

Vêtue de noir, l’auteur et metteur en scène, mène cette « opérette amorale » avec force et conviction, détournant le genre niais de la comédie musicale. Ses apparitions chantées durant le spectacle apportent un regard extérieur sur le combat que mène ces « Pulles ». Parcourant le plateau avec une démarche altière, elle y croise les trois fées aux corps souples qui se contorsionnent à outrance, se faisant l’écho des putains dont le jeu railleur, nargue un public attendri.

De part et d’autre de la scène, trois drapés rouges masquent les percées ménagées par les coulisses, parcourues par les « Pulles ». Ces drapés se hissent ou s’abattent sur la scène comme les voiles d’un bateau, emportant avec eux les flots d’une vie corrompue par le vice. La scène s’ouvre sur un lointain, habillé d’une tapisserie rouge vive qui se lève comme un rideau de théâtre sur des tableaux vivants illustrant les confessions des personnages.

Les comédiens, égrillards et railleurs, talonnent le plateau avec toujours plus de grâce et de sincérité. Jouant l’extraversion à outrance, ils investissent la trivialité de leur rôle avec une mise à distance évidente qui permet d’éviter l’écueil d’un jugement moral trop hâtif face à tant de démesure. Ce spectacle est une expérience vivante à mener loin de tout a priori, car on est très rapidement sous le charme de ces personnages qui se livrent à la hâte, avec une sensibilité exacerbée.

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Le Pulle
Opérette amorale
D’Emma Dante
Spectacle surtitré en Palermitain
Mise en scène et écriture Emma Dante
Musique originale Gianluca Porcu
Paroles des chansons Emma Dante,
Avec Elena Borgogni, Sandro Maria Campagna, Sabino Civilleri, Clio Gaudenzi, Ersilia Lombardo, Manuela Lo Sicco, Carmine Maringola, Antonio Puccia,
Scénographie Carmine Maringola,
Création lumière Cristian Zucaro,
Costumes Emma Dante,
Régie surtitres Franco Vena,
Du 17 mars au 11 avril 2009
Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h00, relâche le 22 mars

Théâtre du Rond Point
2 bis, avenue Franklin D.Roosevelt, 75008 Paris
http://www.theatredurondpoint.fr
Réservations : 01 44 95 98 21
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