MAYORGA_GARCON:MOUSSONLes feuilles se froissent, la désolation s’installe, le soupir s’impose comme une fatalité lorsqu’un professeur de lettres corrige ses copies dont le contenu révèle une indigence narrative toute exceptionnelle. Mais le garçon, qui préfère la place du dernier rang, « celle d’où l’on voit tous les autres », affirme une singularité de style qui surprend l’enseignant. Le jeune homme maîtrise un sens de l’observation aigu avec lequel il franchit les frontières du voyeurisme passif en transcendant, par les mots, le quotidien banal, des acteurs de son récit. Encouragé, guidé et incité par son professeur de lettres, le jeune écrivain explore le réel et lui offre une mise en perspective dont la subtilité repose sur une intrusion assumée dans les maisons des personnages dont il raconte la vie.

A la fois narrateur et écrivain, la personnalité complexe du jeune Claude joue le jeu de la transgression et de la séduction habiles pour accomplir son ouvrage. Il pénètre, de manière presque délictueuse, l’intimité de deux familles dont il s’approprie les modes de vie, les frustrations et les espoirs afin de poursuivre sa rédaction-feuilleton dont les limites outrepassent le raisonnable. Par un jeu d’une grande subtilité, Claude mêle la réalité à la fiction jusqu’à ce qu’elles se confondent en un tout outrageusement bouleversant de sensibilité. Le jeune écrivain mène une véritable course narrative, que son professeur encourage et lit attentivement, pour révéler la sémantique kantienne de deux familles, l’une bourgeoise avec ses rêves et ses déceptions, l’autre plus proche de la vie intellectuelle et artistique. Témoin oculaire des situations qu’il met en représentation, il en rapporte, par le menu, les événements circonstanciés pour lesquels son professeur, puis sa femme, se passionnent. Le danger de la séduction abusive est imminent pour l’auteur qui en plus de faire l’expérience de l’écriture, fait celle de l’amour. Ses obscures intentions ainsi que ses habiles manœuvres le mèneront, tout au long de sa narration, jusqu’à la fin de son histoire.

Juan Mayorga, l’auteur de cette pièce, met en perspective la complexité d’un jeune adolescent qui est à la fois le personnage et le commentateur du propre récit qu’il est en train de vivre. L’écriture de ce récit permet à la pièce de progresser au rythme des découvertes du jeune auteur qui entretient une relation singulière avec son professeur. Cette complicité à la fois fragile et fusionnelle, entre le maître et son élève, constitue la trame de la pièce que l’on pourrait apparenter à un roman d’apprentissage. La manipulation irrigue la composition par un jeu de langage qui oppose ou rassemble les deux hommes de lettres dans une course haletante à la fiction narrative. Le jeune Claude se livre au jeu du pouvoir et de la séduction dont les limites s’imposent d’elles-mêmes lorsque Germain, son professeur admiratif et excédé de le voir s’intéresser à son épouse, met un terme à leur relation en l’expédiant d’une gifle inattendue. Au terme de cette aventure, dont Claude est l’auteur et le créateur, fort de son expérience vécue comme un rite d’initiation, le jeune auteur pénètre l’âge adulte sans même le soupçonner. La langue de Mayorga est simple, sans aspérité mais efficace pour rapporter les éléments d’un quotidien dont Claude se fait le messager.

De cette fable réaliste, Jorge Lavelli, grand admirateur de Mayorga qu’il considère comme l’un des auteurs majeurs de ce début du siècle en Espagne, tire une mise en scène serpentine, se glissant habilement dans la cruauté risible de cette histoire. Actuellement représenté au Théâtre de la Tempête, « Le garçon du dernier rang » dénonce les mécanismes psychologiques de ses personnages avec un rythme et une direction d’acteur propres à Jorge Lavelli.

Né en 1965, Juan Mayorga est docteur en philosophie et enseigne à l’Ecole Royale Supérieure d’Art Dramatique de Madrid. Il est l’auteur d’une trentaine de pièces, qui ont quasiment toutes été mises en scène, publiées et traduites en plusieurs langues. Son œuvre lui a valu de prestigieuses distinctions en Espagne, dont le prix Max en 2006 de la meilleure pièce pour « Hamelin ».

Le garçon du dernier rang
De Juan Mayorga
Texte traduit par Dominique Poulange, Jorge Lavelli

Editions Les Solitaires Intempestifs
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