guerre_interviewUne rencontre insolite à la Maison de la Poésie avec Claude Guerre, un homme passionné et convaincu

Claude Guerre arrive à la direction de la Maison de la Poésie en avril 2006. Riche en projets, il milite passionnément pour une mise en représentation de la poésie. Par ailleurs auteur d’un recueil de 49 poèmes « Nasbinals » aux Editions Pierre Mainard 2002, il rencontre les poètes du monde entier et poursuit sa quête amoureuse du verbe avec une réelle conviction.

Quelles sont vos fonctions à la Maison de la Poésie ?
« Je ne suis pas à la tête de la Maison de la Poésie, mais missionné par la Ville de Paris qui a créé ce lieu à l’instigation de Pierre Seghers, le grand ancêtre de cette Maison et de la poésie moderne en France. Cette puissance publique, désireuse de voir exister la poésie au même titre que le théâtre et la danse, souhaite que des textes poétiques soient représentés ici, dans ce lieu. Voilà trois ans, enfin plus précisément deux saisons, que je soumets au conseil d’administration, une programmation qui ambitionne de faire exister la poésie dans ce qu’elle a de plus contemporain. Car avant d’être une affaire de culture, la poésie est une affaire d’art, et elle a un rôle dans la société, dans la mesure où elle véhicule un message qui fait écho chez ses contemporains. Elle a quelque chose à dire d’unique tant en littérature que dans le monde. Dans le domaine de la littérature, la poésie transcende le verbe. La poésie procède davantage d’une réelle introspection de l’être et de la puissance de l’homme à s’inventer en tant que tel. A la Maison de la Poésie, nous laissons libre court à la fonction de la poésie qui libère des messages sur l’Homme et le combat qu’il mène pour son existence. »

Lorsque vous dites que la poésie a un rôle dans la société, pensez-vous qu’elle a un rôle politique ?
« La poésie est un engagement total, sans concession. Nous participons à ce combat pour la liberté, la démocratie et d’autres thèmes, certes, quelque peu galvaudés, mais notre discours est à distinguer de celui des politiques qui n’explorent pas les mêmes champs d’investigations que nous. Nous fonctionnons avec notre lucidité, notre clairvoyance ou notre intuition pour que la poésie trouve sa place dans la société. Je dis « nous » car je suis entièrement partie prenante de ce combat éthique que mènent les poètes et me sens totalement concerné par cet engagement. Les poètes d’aujourd’hui combattent pour les siècles futurs. L’engagement politique de la poésie relève d’un engagement à l’échelle de la « polis » au sens grec du terme, avec nos armes particulières. »

La poésie s’affranchit-elle de toutes sortes de règles formelles ?
« Non, mais elle s’accorde toutes les libertés pour transcender le lieu commun afin d’en faire un moment exceptionnel de réflexion commune dont le verbe demeure le fer de lance. »

Quelles sont donc les raisons qui motivent vos choix lorsque vous établissez la programmation d’une saison ?
« Je dois veiller à ce que chaque tendance soit représentée dans cette maison. En tant que responsable de ce lieu, j’hérite d’un passé que je ne trouve pas très ouvert. Je tente donc de faire venir des poètes qui jusqu’à présent n’étaient pas visibles ici. Bernard Noël, Mahmoud Darwish, Tony Harrison font partie de ces poètes que nous favorisons afin d’élaborer des projets avec eux. Il y a, par ailleurs, des poètes dont l’écriture s’apparente à la performance, d’action, de participation, au nom du théâtre, au nom de la scène, dans une écriture musicale, plastique… Je souhaite que toutes ces écoles se retrouvent ici. C’est pour cela que nous ouvrons en mai prochain un festival de poésie dit de « poésie sonore » qui est donc une poésie de performance. »

Comment êtes vous informé des dernières tendances de la poésie contemporaine ?
« C’est énorme ce que la poésie produit en une année ! Nous avons un comité de lecture qui est en train de se mettre en place, afin d’émettre un avis, se tenir informés des dernières parutions… Tous les gens qui participent au développement de la poésie dans ce lieu, contribuent aussi à le faire connaître. »

Comment organisez-vous une saison à la Maison de la Poésie ?
« Le travail est énorme et les choix délicats. Je choisis des auteurs dont il me semble qu’il est important de parler. J’accompagne des compagnies dans la maturation d’un spectacle et me situe en aval de leur production. C’est le cas, en ce moment, pour Duetto 5, un spectacle pour lequel Leslie Kaplan a écrit des textes sur lesquels nous avons travaillé pour créer l’événement. Mais, bien entendu, avant que ces textes soient produits, un travail avait déjà été amorcé par la Compagnie des Lucioles qui interprète Duetto 5. J’accompagne donc réellement un spectacle dans son processus de maturation. Ainsi, nous devenons une centrale de production qui, avec peu de moyens, permet à des auteurs de faire représenter leurs œuvres. Je souhaite vraiment faire de ce lieu un centre spirituel et j’ai actuellement une quarantaine de projets en tête qui participeront à l’élaboration d’une saison. Par ailleurs, les contraintes économiques nous obligent à faire des choix, même si depuis peu, le Ministère de la Culture vient de nous nommer Scène Conventionnée de création en Poésie. C’est donc une reconnaissance symbolique très importante, car nous sommes le seul lieu en France reconnu en tant que tel. »

La Maison de la Poésie devient donc le lieu incontournable de la poésie contemporaine ?
« Oui, mais sous la forme de spectacles. Quoi qu’il en soit, la poésie existe en librairie, bibliothèque etc… les gens peuvent s’en saisir. Nous leur donnons à voir ici une mise en représentation de la langue poétique avec une approche qui s’apparente fortement au spectacle vivant. Ce processus n’est pas né subitement, il procède d’une succession d’initiatives qui ont été prises depuis une vingtaine d’années et qui permettent de réaliser ces projets aujourd’hui. Le fait de dire de la poésie ouvre un chantier sur lequel se retrouvent des comédiens, des chanteurs, des musiciens, des peintres, des marionnettistes, des images projetées, des danseurs etc… Le champ d’action est immense et offre mille possibilités dont il faut s’emparer. Je souhaite ouvrir une unité de cinéma qui aborderait la poésie en utilisant le format court. Nous assistons à un passage à l’oralité, c’est-à-dire que les gens viennent ici pour écouter des poèmes dits. »

Peut-on dire que vous faites redécouvrir la poésie au grand public ?
« Oui, mais par le spectacle… Beaucoup de gens ont milité contre l’image ennuyeuse que l’on accorde trop facilement à la poésie. L’accès à la poésie par le plus grand nombre demeure limité. Elle demeure l’apanage d’une élite qui s’est appropriée un champ sémantique complexe et rigoureusement scellé de manière à dissuader les gens de s’intéresser à autre chose que ce que leur proposent les médias actuels. »

Quel est votre secret pour faire venir, à la Maison de la Poésie, les gens qui n’oseraient pas s’y aventurer ?
« J’accompagne et nous créons des spectacles forts, drôles, puissants mais jamais ennuyeux. Notre seule arme est de proposer des spectacles riches qui permettent aux gens d’avoir envie de revenir et d’en parler autour d’eux. Nous disposons de peu de moyens de publicité pour faire venir le plus de gens possible, ce qui nous encourage à produire des spectacles d’une grande qualité. »

Avez-vous un réel engagement en tant que poète ?
« Oui, il me semble que c’est la forme la plus achevée de la production artistique comme la peinture ou la musique. Les mots jaillissent par fulgurance, et quelque chose est à dire, tout d’un coup, avec nécessité. Je mène un réel travail avec les poètes, avec lesquels je m’entends bien. Ensemble, nous sortons de la récitation stupide et ennuyeuse pour faire des spectacles forts, dont ils sont très heureux lorsqu’ils voient le résultat. »

Menez-vous un travail de partenariat avec différentes structures proches de la Maison de la Poésie ?
« Nous intervenons, par nécessité, afin de faire venir le public ici, des écoles, collèges et lycées. Nous expliquons aux enfants les spectacles que nous faisons représenter et nous partageons aussi avec eux cette richesse que nous vivons au quotidien. Les gens du spectacle interviennent en milieu scolaire et permettent aux enfants de découvrir un spectacle qui les concerne, ce qui est le cas de « La Trafiquante » en ce moment. Nous mettons aussi à l’honneur, le rapport peinture/poésie afin de réaliser des expositions, en collaboration avec les enfants, à la Maison de la Poésie. Des rencontres s’organisent avec les poètes avec lesquels les enfants peuvent échanger. Ce travail est préparé dans les classes par nos interventions répétées à partir d’un projet donné. Les enfants comprennent les poèmes les plus difficiles car ils ont une intuition qui ne les trompe jamais. En cela, il ne faut pas hésiter à leur proposer de la poésie qui sorte des sentiers battus.

Quels sont vos projets artistiques actuellement ?
« Je suis un petit pachyderme de sexe féminin / j’en ai gros sur le cœur / ras la trompe est un spectacle que je mets actuellement en scène et qui chante Colette Magny, qui chantait les poètes dans les années 70. Colette Magny est décédée en 1995 et a été complètement oubliée du public. Cette femme m’a appris beaucoup de choses sur l’art, la poésie et la musique lorsque j’étais un jeune homme. Elle avait une force musicale tout à fait extraordinaire qui était un don naturel travaillé. Elle composait des mélodies, d’une grande complexité, tout à fait étonnantes. Elle chantait tous les grands poètes : Rilke, Aragon, Hugo, Maïakovski, Machado… Je ne savais pas comment réaliser ce projet de spectacle et j’ai rencontré une jeune femme, comédienne de formation, qui avait des désirs de chanter. Elle a pris en elle toute cette charge de désir et de paroles. Elle s’est complètement appropriée la musique et les mots de ce spectacle très particulier. Elle fait renaître, avec une étonnante contemporanéité, les chansons de Colette Magny et rivalise dans un véritable travail de re-création. »

Maison de la poésie
Passage Molière
157, rue Saint Martin
75003 Paris
Téléphone : 01 44 54 53 00
http://www.maisondelapoesieparis.com