Récit de réfugiés…
Présentée dans le cadre du cycle Afrique, violence extrême en héritage, La folie de Janus s’inspire de l’affaire des disparus du Beach de Brazzaville, qui, fuyant un génocide qui tait son nom, accostent au port fluvial de Brazzaville, le « Beach ». Ces réfugiés se voient parqués, triés puis séparés les uns des autres. Zatou (Ludovic Louppé) est l’un d’eux, et seul, dans le dénuement le plus complet, il se remémore les instants heureux de sa vie comme les exactions sans nom dont lui et les siens ont été victimes.
Pendant près d’une heure, le spectateur est happé par un texte sobre, plein de pudeur, parfois psalmodié comme une litanie monocorde, parfois scandé avec une hargne contenue, mais toujours vécu avec une intense sobriété. La force de l’écriture de Sylvie Dyclo-Pomos réside dans l’emploi d’un vocabulaire et un style naïfs, quasi-enfantins, en rupture totale avec les faits dramatiques qui sont évoqués. Sans fioriture, la parole de Zatou résonne dans l’espace et pèse sur les consciences.
Vibrant témoignage…
La mise en scène minimaliste de Judith Depaule sert l’intensité du témoignage qui nous est livré. Les effets visuels sont « maîtrisés », pensés pour permettre le prolongement de la réflexion du spectateur sans parasiter la portée de la parole. Les métaphores sont préférées à l’explicite, laissant le champ libre à l’interprétation de chacun. L’utilisation de la vidéo, permettant une représentation de l’âme torturée du héros, met en lumière cette référence à Janus, le dieu au double visage. Il s’agit ici de dénoncer les horreurs dont peut être capable l’être humain tout en mettant en garde contre l’écueil des jugements à l’emporte pièce et du manichéisme.
Dans la continuation du questionnement de Primo Levi dans Si c’est un homme, la pièce interroge sur l’idée même d’humanité : que reste-t-il à l’homme lorsqu’on lui a ôté jusqu’à sa dignité ? Où situer la frontière qui sépare l’humain de l’inhumain ? L’acuité de cette réflexion est accentuée par la dénonciation de faits réels pour lesquels les juridictions françaises se sont récemment jugées compétentes afin de « poursuivre et réprimer les auteurs des crimes de tortures qui ont conduit au massacre de plus de 350 personnes au Beach de Brazzaville en avril et mai 1999 » (arrêt du 10 janvier 2007 de la cour de cassation). La folie de Janus interpelle, dérange ; cela sans céder à la tentation de proposer des réponses « prêtes à penser ». A méditer…
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