Vivre avec ça… rien qu’avec ça…

« Au troisième sous-sol d’un bar, d’un restaurant ou d’un hôtel. De vastes toilettes pour dames avec des portes fermées en fond, du carrelage, des lavabos, des miroirs, peut-être ». Dans ce lieu clos, trois femmes dessinent les contours de l’espace vulvaire en pénétrant leur intimité par la contemplation, la stupéfaction, la découverte, l’exploration, l’expédition, l’exhortation de ces lèvres universelles évoquées dans un continuum ininterrompu. Basculant dans les profondeurs abyssales des coulisses de la vie, trois voix féminines se font l’écho d’une multitude d’autres, en charge comme elles, de leur sexe, de ça… rien que ça… et c’est déjà beaucoup.

Surface velue et insignifiante située au point culminant de l’entre jambes, au centre du reste du corps, reléguée à des fonctions salvatrices ou fonctionnelles, cet espace fendu par la vie, s’ouvre à la confession pudique : le sexe féminin au centre du monde, dans ses rapports au monde, obéissant aux règles d’un cycle infernal. Foisonnant et touchant de vérité, le sexe féminin est à l’ordre du jour : le sexe/ naissance, le sexe/ mort, le sexe femme/ femme, le sexe femme/ homme, le sexe femme/ plaisir, le sexe femme/ plaisir, jouissance, provocateur, le sexe femme/ guerre/ mort/ destruction, le sexe femme/ éducation, le sexe religion/ abnégation…

CUT

Un torrent de mots submerge l’origine du monde pour fait jaillir de cet antre si mystérieux, la sincérité du trou, l’imaginaire collectif qui s’apparente à cette béance innocente et enfin la consécration divinatoire d’une virginité éprouvée par les curiosités intrusives du membre pervers. Un chœur de femmes fait retentir la voix de mille autres, riche héritière de ça et toujours ça… L’esquisse d’un paysage sonore de l’urine s’écoulant dans les latrines dévolues à la femme étaye la leçon d’anatomie à laquelle la dame pipi se livre sans concessions : « Pendant que l’urine s’écoule, chaude, d’entre les nymphes, visant bien le jet au fond du trou, moi j’entends la musique… […] …l’urètre des dames est de courte taille […] leur sphincter est plus puissant. ». Des paroles moralisatrices entraînent une jeune fille sur les chemins de la honte lorsqu’elle découvre, face à son miroir, l’indélicate descente aux enfers.

« Serre les jambes, serre les jambes, on pourrait voir ta culotte. » L’adolescente rêveuse, érotise les images sèches de son cours d’anglais pour caresser son con humide et évanescent. Ses fantasmes vagabondent sur les sentiers de l’onanisme libérateur d’un corps en devenir. Les choses de la nature, plus saines et évidentes, filent la métaphore de la robuste pénétration du trou comblé de compost afin d’en assurer son épanouissement. Vivre avec ça ? Autant le reléguer à des fonctions domestiques et lui assurer un entretien pratique et le faire contrôler régulièrement par les mains d’un expert. Ou bien, l’accessoiriser pour mieux satisfaire le désir conquérant du pénis ambitieux. En somme, autant de situations qui font de ça, un sujet commun à de nombreuses femmes qui vivent avec.

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Le lyrisme d’une partition poétiquement connotée…
Ce n’est pas de sexe dont il s’agit mais du sexe de la femme dans son processus de construction. Emmanuelle Marie raconte dans cette pièce comment l’être féminin se construit lorsqu’il a un sexe féminin et c’est de cette spécificité dont elle fait son postulat. Cut ou plutôt couper, séparer en français n’est pas une pièce au thème racoleur, éminemment vulgaire et volontairement pornographique. Il compose, avec intelligence et poésie une partition d’une extrême musicalité pour aborder la différence morphologique qui distingue l’homme de la femme. Parcours initiatique lié à l’existence même, la solitude s’impose à ces femmes qui nous livrent avec pudeur la consistance de leur émoi. Un vocabulaire choisi illustre les images fortes en couleurs d’un vécu commun et largement représenté dans les mentalités collectives imprégnées du discours hygiéniste du XIXe siècle. Le texte gagne en puissance au fil des répliques, tel un crescendo, il gagne en fortissimo à mesure que les conduites s’épanchent. L’ensemble est orchestré par une main de maître qui porte un regard élégant sur une composition délicate.

Jacques Descorde fait résonner le texte comme un oratorio, tenant la cadence grâce au chœur des femmes, toujours présent sur scène, pour rythmer le parcours sinueux et infini de mille femmes en une, d’une femme en son sexe. Les voix questionnent, se répondent, retentissent comme des sonorités wagnériennes ou s’arrondissent comme un legato vériste. Trois chaises, éclairées par trois rangées de néons de couleur bleue, fixent l’image instantanée de l’espace intime dans lequel « la femme pisse… ». Un éclairage savant, dessine les contours corrosifs et acerbes d’une aire de jeu sur laquelle évoluent des corps féminins habités par la même problématique : le trou. Trois comédiennes absolument exceptionnelles, s’emparent de ce format court avec élégance, générosité, sincérité et justesse. Tour à tour, elles s’amusent à explorer l’étrangeté d’un sujet si singulier et traité avec tant d’intelligence. La candeur de leur regard, la précision de leur jeu, la détermination de leur interprétation nous donnent à vivre un moment extatique voire orgasmique.

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Cut
D’Emmanuelle Marie
Mise en scène Jacques Descorde
Avec Anna Andreotti, Carole Thibaut, Lara Suyeux

Du 10 mars au 5 avril 2009
Du mardi au samedi à, 20h30 et dimanche à 15h30

Théâtre du Rond Point
2, bis avenue Franklin D.Roosevelt
75008 Paris
http://theatredurondpoint.fr
Réservations : 01 44 95 98 21
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