Ecoute mon ami…

Phèdre/Jouvet/Delbo, un triptyque émouvant de simplicité, un chassé-croisé d’images rompues par un contexte d’une rare désolation mais tenu en haleine par le même combat pour un théâtre libre. Trois histoires se croisent, s’entremêlent avec une étonnante élégance et un souci de précision, faisant l’éloge du théâtre vrai.

Jacques Kraemer a imaginé une histoire dans laquelle trois existences cohabitent, se mêlent et fusionnent dans un seul et même amour pour l’art dramatique. Trois volets de l’histoire se déploient sur la scène misérable du Paris occupé : celle de Charlotte Gilbo, secrétaire de Jouvet au conservatoire qui se souvient des répétitions du maître dans l’enfer concentrationnaire d’Auschwitz, celle de deux comédiens apprenant le théâtre sous l’œil exigeant de Louis Jouvet, celle du cinéaste Max Ophuls rêvant d’un film sur le théâtre que le manque de moyen ne lui permettra pas de réaliser. Ophuls, témoin des scènes qui se succèdent, interroge leur contenu, tissant ainsi le fil conducteur de cette histoire qu’il n’arrivera pas à immortaliser. Dépossédé de son rôle usuel, le spectateur se trouve face à la lourde responsabilité d’effectuer la synthèse des différents fragments qui lui sont donnés à voir.

visueljouvet

Un combat pour le théâtre…
Jacques Kraemer réussit, d’une main de maître, à réunir trois textes d’une rare intensité. Toujours sur le fil de la confiance et de l’intelligence heureuse, il guide ses personnages vers un ailleurs qui retentit comme la promesse d’un combat utile, élogieux et tendre pour le théâtre. Sous le joug de venus, Phèdre tente de s’affranchir du désir dévastateur qui l’habite et l’obsède faisant écho à la force tranquille de Charlotte Gilbo qui se souvient des répétitions du maître, qu’elle exploite avec ferveur face à la menace innommable des gardiennes de l’enfer, pour faire représenter Le Malade Imaginaire avec ses camarades déportées. L’image spectrale de cette jeune femme hante l’épaisseur ombreuse du plateau que parcourent ces deux jeunes comédiens qui découvrent les difficultés du jeu dramatique éclairées par les conseils de Louis Jouvet.

La présence du maître s’impose avec une efficace discrétion lorsqu’il s’agit de conduire ces « drôles d’animaux » sur les chemins de la création. Ferme et réfléchi, il développe, avec une économie de mots, les enjeux de sa réflexion sur le métier de comédien. Levant le voile sur sa conception noble de l’art dramatique, il encourage ses deux élèves à porter les mots dans la maîtrise du geste et des sentiments sans jamais étouffer la poésie du vers par des accès d’empathie pour le personnage qu’ils interprètent. Max Ophuls, témoin oculaire de ces tranches de vie, les ponctue par ses interrogations qui demeurent lettre morte. Il rompt les fragments du texte dit, en érodant de ses incursions digressives, le terrain qu’il parcoure et tente en vain de composer les images successives de son film improbable.

Un mur de briques, un bureau de fortune, une estrade dont les limites sont circonscrites par l’exiguïté de l’endroit constituent le lieu où les histoires s’entrelacent. Une porte s’ouvre sur un lointain imaginaire, offrant la permission d’une liberté au conditionnel pour ces âmes animées par la même passion pour le théâtre. L’opacité ambiante obscurcit la scène et nous permet de plonger dans l’intime des personnages qui nous font face. Quelques bougies offrent un clair-obscur à l’ensemble de la composition, permettant de dessiner différents espaces à l’intérieur d’une scénographie qui pratique une économie de moyens pour faire place à la force du texte et à celle de l’interprétation.

Jacques Kraemer campe un Louis Jouvet d’une étonnante réalité, usant d’une voix grave, efficace et convaincante. Il ne verse pas dans l’imitation caricaturale du personnage si connu du grand public, au contraire, il lui restitue avec humilité toute son intelligence et sa réflexion de maître. Clémentine Bernard l’accompagne dans cette remarquable aventure, en affirmant un jeu noble de pudeur et déchirant de sensibilité. Simon-Pierre Ramon et Thomas Gaubiac imposent, sereinement, la justesse de leur interprétation. Roxane Kasperski incarne la tragédie, lorsque drapée d’un tissu blanc, elle pratique l’exégèse du verbe racinien sous le regard absorbé de son professeur. On croit voir l’image spectrale de Rachel et entendre la voix d’Anne Alvaro, lorsque la comédienne amorce sa première réplique. Ce spectacle émouvant et profond est une leçon d’humanité à laquelle il faut assister absolument…

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Phèdre/Jouvet/Delbo.39/45
Ou l’invention du théâtre

Mise en scène Jacques Kraemer
Assisté de Jean-Philippe Lucas Rubio
Scénographie et lumières Nicolas Simonin
Costumes Anne Bothuon
Maquillage Suzanne Pisteur

Avec Clémentine Bernard, Thomas Gaubiac, Roxane Kasperski, Jacques Kraemer, Simon-Pierre Ramon

Du mercredi 18 février au dimanche 15 mars 2009
Du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 17h00

Théâtre de l’Opprimé
78-80 rue du Charolais
75012 Paris
Réservations : 01 43 40 44 44
site web
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