Seule dans l’île d’Ithaque…

Eprouvée par une solitude imposée, Dinah coud avec constance les nippes innombrables de sa rétribution, filant le temps qui lui échappe. Accomplissant son ouvrage sans affect, elle songe à la fatalité de son destin. « Avec le temps, la guerre a rendu au monde ses morts et ses vivants… » pourtant Elias n’est pas rentré. Voilà déjà plus de dix ans que les coups de tonnerre ont cessé de retentir dans le ciel tourmenté par la violence barbare de ces âmes corrompues par la vue du sang. Seule, Dinah attend, espère, implore le retour de son époux qui, sous le joug d’Athéna, demeure aux confins de l’inconnu. Victime des expéditions obscènes du potentat local, Dinah, humble et hiératique, mène un combat contre l’oubli. Celui pour son époux disparu, pour un fils ayant à peine connu son père, pour son amour dévolu à un homme « assis sur le trône de son cœur ». Malgré les sollicitations tyranniques et licencieuses d’Ante, dont le seul dessein est d’épouser Dinah, la forgeronne de l’espoir, rompue à l’exercice de la souffrance, résiste dignement aux incursions trop nombreuses de cet homme. Echoué sur la grève, Elias converse avec l’image spectrale de sa mère Nourista, qui lui annonce que sa femme est en danger. La vertu de Dinah est fiable et inatteignable, telle une vestale, elle repousse le désir phallique d’un homme perverti par le vice. L’oracle a rendu sa parole dont Nourista se fait le héraut. De retour au monde des vivants, Elias découvre sa tendre filiation, Théos, un jeune homme fougueux et déterminé à expectorer la noirceur de son âme. Ante est la victime immolée de sa vindicative rancœur. Il saura mettre fin à la perversité du monstre qui le persécute et ose soumettre sa mère, Dinah, à ses triviales digressions. Mais la présence d’Elias, arrivé de nulle part, exacerbe le cycle infini de la vengeance.
Simon Abkarian brasse, avec lyrisme, un océan de métaphores et semble méditer dans un monde où se rencontre l’Antiquité et l’Orient d’hier et d’aujourd’hui. Il parcourt, avec un style flamboyant, les affres de la guerre en invoquant les figures tutélaires de la mythologie pour s’en faire les alliées inextricables d’un conte universel. Le pas guerrier des soldats acculés à la barbarie retentit tout au long de son œuvre et porte en germe les notes de la souffrance d’un père qui n’est jamais revenu d’un horizon creusé par les flammes. Le thème de « L’Odyssée » est repris ici avec un style et une distance inégalable. La solitude de Pénélope (Dinah), la violence des guerriers et le retour d’Ulysse (Elias) existent par la sensibilité du verbe et la poésie que Simon Abkarian leur restituent. Arménien d’origine, l’auteur a grandi au Liban avant de connaître l’exil. Son père n’est jamais revenu, laissant seule une épouse éprouvée par l’attente et maintenue en vie par l’espoir. Des glissements de terrain s’opèrent au sein du texte entre l’épopée homérique et le vécu de Simon Abkarian. Certes, la Pénélope d’Homère ne subit pas les sollicitations fallacieuses de l’homme obscène (Ante), mais doit affronter des prétendants avides de plaisir. Le retour du père est semblable à celui d’Ulysse, refusant de choisir la vengeance par les armes. L’auteur affirme un style qui emprunte son identité aux grandes tragédies. Il nous offre un florilège de figures de style qui habille son ouvrage d’une étoffe foncièrement littéraire. Maîtrisant l’art de la formule avec noblesse, il rompt avec la contemporanéité trop connotée des textes actuels.
L’auteur a coutume de dire que le théâtre est sa patrie et c’est après avoir passé quelques années au Théâtre du Soleil, chez Ariane Mnouchkine, qu’il est révélé au grand public. La pièce « Une bête sur la lune » de Richard Kalinoski, lui vaut le Molière du meilleur comédien en 2001. D’Eschyle à Shakespeare, la guerre et ses désastres sont au centre de ses préoccupations et c’est dans un mélange de poésie épique et de trivialité, qu’il nous livre ses questionnements. Cette pièce est remarquable d’intelligence et de sensibilité.
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Pénélope Ô Pénélope
Simon Abkarian
Editions Actes Sud
18 rue Séguier
75006 Paris
www.actes-sud.fr
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