Je tremble «… un titre comme ça… »

tremble
C’est en démiurge, qu’un présentateur annonce sa mort pour la fin de sa prestation, levant le rideau pailleté sur une galerie de portraits d’une étonnante contemporanéité. Dans un cabaret, semble-t-il, à l’ambiance vil des shows télévisés, se succèdent des hommes et des femmes venus expier leur peine de manière ostentatoire. Chaque narration biographique, réelle ou fantasmée, s’insère dans la spirale hélicoïdale de l’inachevé, tenant le spectateur avide, en haleine. La plèbe participe à la grande représentation du prosaïsme établi, ouvrant la voie au cynisme et à l’auto flagellation. Iconoclaste perverti par son rôle de fossoyeur d’images, le présentateur constitue le trait d’union entre ces petits moments de simplicité derrière lesquels se cachent le tragique. Il rythme, avec cynisme, le défilé de ceux qui viennent témoigner pour exorciser leur souffrance. La parole est donc donnée à ces personnes que l’on croise parfois, mais sans jamais les entendre. « La femme très mal en point » esquisse laborieusement les contours de sa peine en versant dans un récital de lieux communs, qui ne font qu’éroder son malaise devenu paroxystique. « L’homme le plus riche du monde » s’adresse, conquérant, à « l’homme qui n’existait pas » pour lui énoncer innocemment la complexité de ses rapports à l’autre. Tout est monnayable, négociable, mercantilisé lorsqu’il s’agit de s’accorder une existence sociale, une raison légitime de s’arrimer à un groupe grâce auquel il peut, par une matérialisation capitaliste de ses échanges, bâtir les fondations d’un édifice dont il est le promoteur. Un entracte permet de passer à la deuxième partie de ce diptyque dont l’iconographie relève plus d’un ready-made que d’une scène de genre. Le présentateur devient le narrateur omniscient des images fantoches dont il a assuré le défilé précédemment. Il se fait allié d’une immoralité, légitimée pas la compassion qu’il accorde aux événements dont il est le fil conducteur. Arguant des valeurs thérapeutiques de cette fange immonde dans laquelle il se complait aisément, il convoque la nuit du tombeau afin de soigner les maux de « L’Homme vampire ». Le ton est donné. Le cabaret bascule dans l’ambiance sordide et pourtant si légère, d’une soirée surréaliste pendant laquelle la souffrance, poussée à l’extrême, est à l’honneur.

Le théâtre de Joël Pommerat est un « théâtre du réel » pactisant avec la crudité du verbe et le cynisme des situations, poussé à l’extrême. Il s’attaque au monde envahissant des images qui prostituent des existences, au profit d’un voyeurisme déplacé. La féérie du spectacle qu’il propose, s’empare du maléfique. « Le mal se mélange à la perfection du monde » parce qu’ « il a besoin des autres pour exister » et « qu’il n’y a pas de meilleure jouissance que dans le mal ». Cet anéantissement de l’autre, généré par une dépendance affligeante et scénarisée, est prodigieusement mis en lumière par l’auteur. Il utilise un présentateur déconcertant pour orchestrer le spectacle désolant d’une multitude d’existence rompue à l’exercice de se raconter ou de se dévoiler. Ce miroir de l’humanité réfléchi la douleur extrême des âmes vagabondes qui errent sur la grève de leur désespoir. Cette pièce se révèle être une véritable anthropologie du théâtre, nous servant par la menu, les affres circonspects du malheur d’autrui. Mais faire l’apologie de la méchanceté ou déclamer des vérités outrageantes est certes, un parti-pris d’auteur, mais cela n’apporte rien à la dramaturgie contemporaine. Pour étonner, il y a le cirque. Pour choquer, il y a la télévision. Pour dénoncer, il y a les syndicats. Et pour évoquer des choses évidentes, il y a La Palice.

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Je tremble (1 et 2)
Joël Pommerat

Editions Actes Sud
18 rue Séguier
75006 Paris
www.actes-sud.fr
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