Quand le théâtre croise le chemin de l’hôpital… Cela fait un peu plus de deux ans que Boris Escoda travaille avec des personnes schizophrènes en hôpital de jour dans un atelier théâtre. Un art thérapie qui a mené pas à pas au désir de jouer, sous la férule de celui qui a su révéler l’appétit théâtral de ses élèves. Le projet Hors les murs est né de l’envie de ces apprentis comédiens de monter sur scène et de présenter une pièce de Louis Calaferte, Un riche, Trois pauvres.
Quelle est l’origine de votre travail avec les personnes schizophrènes ?
« Suite à un atelier autour du conte en 2006, le personnel du centre d’accueil psychothérapique de Domont s’est rapidement rendu compte de l’impact positif que pouvait avoir une pratique théâtrale sur les patients. Ils ont donc décidé de contacter un metteur en scène afin de mettre en place quelques cours d’initiation théâtrale. »
Qu’est ce qui vous a donné envie de transformer votre cours de théâtre en projet de pièces ?
« L’idée de monter une pièce de théâtre est venue naturellement tant des patients que du personnel encadrant. »
Travaillez-vous en étroite collaboration avec les soignants ?
« Bien sûr ! Ils participent même à l’atelier. Dès le départ, je leur ai demandé de faire partie de la troupe. De ce fait, les patients se sont retrouvés sur un même pied d’égalité car aucun d’entre eux n’avaient fait du théâtre auparavant. »
Comment les médecins ont-ils perçu votre projet de pièces ?
« Avec beaucoup de distance au début, ce qui est normal. Puis certains médecins ont assisté aux ateliers. Ils ont vu l’entrain et le dynamisme que pouvaient avoir les patients à s’investir dans ce projet. Aujourd’hui, nous avons réussi à signer une convention de partenariat avec l’hôpital, ce qui légitime de manière officielle la démarche que nous entreprenons. »
Comment s’est passée votre rencontre avec eux ?
« Ecoutez, plutôt bien. Je pense que j’étais le plus tendu de tous. D’autant plus, que je n’étais jamais intervenu dans un hôpital psychothérapique. Mais bon, j’avais préparé un cours collectif et leur accueil a été des plus chaleureux. »
Quelle était leur vision du théâtre ?
« Vision partagée par beaucoup de personnes n’ayant jamais fait de théâtre : ils pensaient que c’était beaucoup plus simple que cela, que ça nécessitait moins de travail. »
Comment se déroule une séance de travail avec eux ?
« Comme n’importe quel atelier ou cours de théâtre que je pourrais dispenser ailleurs. Dès le départ, je suis parti du principe que j’encadrais une troupe de comédiens amateurs et pas des malades. Les ateliers alternent donc entre répétition de la pièce et exercices théâtraux. »
Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans votre travail avec eux ?
« La principale difficulté que je peux rencontrer est la constance. Chaque séance est différente, je dois m’adapter en permanence à leurs états. Il n’y a pas cette notion de « prise sur soi » ou « distanciation » que, nous, nous pouvons plus ou moins nous appliquer. Je les emmène par des exercices d’échauffement à sortir ces humeurs négatives et permettre un certain « lâcher prise ». Il me faut être attentif (beaucoup plus que dans un atelier classique) à chaque instant et réaiguiller la séance si l’un des patients s’écarte afin de garder cette notion de troupe qui leur permet une grande sécurité. »
La schizophrénie peut-elle être un atout dans la manière d’aborder un rôle ?
« Je ne pourrais sincèrement pas répondre à cette question. La seule chose que je constate, c’est qu’ils sont capables de beaucoup plus de choses que l’on ne pense. Ils sont juste différents, avec d’autres schémas de pensées. Il suffit de prendre le temps de s’intéresser à leurs perceptions, de les comprendre pour réussir à jouer ensemble. »
Tous vos comédiens ont-ils le même niveau de schizophrénie ?
« Chaque patient est différent. C’est dans ce sens que j’essaye de travailler : de faire d’une somme d’individualité et de personnalités différentes une unité pour avancer vers un objectif commun. »
Comment percevez-vous leur évolution ?
« Beaucoup avaient une image très négative d’eux même. Je ne dis pas que cela a radicalement changé mais pendant les ateliers, à certains moments, j’en viens même à oublier leur maladie. Certains au tout début me tenaient un discours assez négatif tel que « des personnes comme nous n’y arriveront jamais » et je pense que de ne pas les avoir considérés comme malade dès le départ a contribué à une belle évolution. Ils sont capables aujourd’hui de jouer devant d’autres personnes. Nous faisons appel de temps en temps à un petit public (personnes extérieures à la structure). Et ils ne se soucient plus du regard de l’autre. »
Est-ce que le théâtre a eu un impact direct sur la maladie ?
« Je pense que cet atelier leur permet de prendre conscience par l’objectif du projet (les représentations) qu’ils sont capables de s’inscrire dans une démarche de réussite. Cette pratique théâtrale entraîne une structuration de la pensée et relève l’image de soi. Elle développe aussi la notion d’entraide, de partenaire mais aussi de troupe, d’appartenance à un groupe. Ils comprennent dès lors qu’ils sont capables de prendre un risque, une décision, d’accepter le regard de l’autre. »
Est-ce que la prise de médicaments psychotropes n’atténue pas leurs capacités à jouer ?
« Peut être mais sincèrement, je ne me suis jamais posé la question. A certaines séances, je vois certains des patients avec le visage fermé, recroquevillé sur eux même. Je leur demande alors de laisser leurs soucis, ou leur difficulté à la porte, que sur ce temps d’atelier, on va se forcer à penser à autre chose, on va rire, s’amuser. Quant à la fin de la séance, ce sont les premiers à monter sur scène, pour moi c’est gagné. »
Comment ont-ils accueilli le projet de jouer sur scène ?
« Comme n’importe quelles personnes avec lesquelles on annonce cette nouvelle. Certains sont très enthousiastes, d’autres, beaucoup plus timides, redoutent et appréhendent mais dans l’ensemble, ça été pour eux une bonne nouvelle. »
Quelles sont leurs angoisses et leurs attentes face au projet ?
« Certains ont peur de monter sur scène. Le travail de troupe prend alors tout son sens. Nous les préparons à s’ouvrir à ce regard extérieur par le groupe, la troupe. »
Certains se sont-ils désistés en cours de route ?
« Je n’ai eu aucun désistement direct. Cependant, certains sont partis du centre hospitalier pour diverses raisons (positives ou non) mais personne n’a souhaité arrêter cette activité. »
Avez-vous déjà une date, un théâtre, des subventions, pour les représentations ?
« Nous sommes là au cœur du problème. Nous avons au jour d’aujourd’hui beaucoup d’échos positifs face à ce projet mais nous n’avons obtenu encore trop peu de financements pour le mettre pleinement en place. »
Quelles sont vos attentes de ce projet ?
« Juste de réussir à trouver le financement nécessaire pour entreprendre pleinement le projet. Ils le méritent et cela leur serait vraiment bénéfique d’aller jusqu’au bout de cette aventure. Leur prouver qu’ils sont capables au même titre que n’importe quelle personne d’aller jusqu’au bout d’un projet. »
Pour en savoir plus sur le projet Hors les murs, vous pouvez contacter Les Chemins d’Orlac, la société de Boris Escoda :
http://www.cheminsdorlac.com












Votre site sort des sentiers battus pour faire découvrir des sujets intéressants. Ce projet théâtral autour des personnes schizophrènes mérite de trouver un financement.