Un cri d’extase et de douleur…

Gertrude incarne l’une des figures emblématiques du drame shakespearien, que le public français identifie aisément et son cri s’impose à lui comme un phénomène impersonnel rempli de douleur. Cette double singularité annonce la complexité du théâtre de la catastrophe, théorisé par le dramaturge Howard Barker. Un théâtre dans lequel la moralité n’a pas sa place et le politiquement correct est enfin ostracisé du discours trop consensuel de certaines écritures dramatiques d’aujourd’hui. Certes, le style peut surprendre, mais comme l’affirme Howard Barker, la responsabilité du théâtre de la catastrophe repose entre les mains des spectateurs.

Dès les premières répliques, on comprend que l’écriture de cette pièce demande, de la part des comédiens, un engagement d’une exigence extrême. Il faut épouser ce langage pour se laisser gagner par son énergie. Cette intrigue, pleines d’ellipses et d’énigmes, nous conduit d’un cri à l’autre. Une dynamique obsessionnelle fait exister un texte assurément obscène qui vacille entre des envolées lyriques d’une poésie toute exceptionnelle à la trivialité d’un chapelet de mot qui raisonne comme une menace contre l’esprit chaste. Mais aussi, d’une tension dramatique absolue à un comique absurde tout simplement séduisant de simplicité. L’ensemble donne à entendre une composition aussi étonnante que surprenante.

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Mais Gertrude est avant tout l’histoire d’un amour fou : celui de Gertrude et de Claudius, mus par la transgression et l’excès, moteur fatal de leur passion dévastatrice qui enrôlera la mère du jeune prince dans une véritable course vers l’abîme. Ce n’est pas d’Hamlet dont il s’agit et du trouble que cette histoire lui a procurée (Shakespeare en a déjà fait son affaire), mais de Gertrude amante de Claudius avant même le meurtre de son premier époux. C’est donc bien de la mère d’Hamlet dont on parle dans cette pièce en totale rupture avec l’original shakespearien. Ici Gertrude souffre autant qu’elle jouit sans se définir par rapport aux hommes qui l’environnent. Elle a voulu le crime de son époux, qu’elle aurait volontiers accompli de sa main, elle y a assisté, et offre au roi qui expire, le spectacle de son extrême jouissance dans une étreinte sauvage qu’elle partage avec Claudius. Le cri de mort et de sexe se mêle et annonce les prochains… La reine devient un vaste champ pulsionnel autour duquel tout gravite…

Une satisfaction extrême
L’expression à la mode qui consisterait à qualifier la mise en scène de minimaliste serait une grossière erreur, car chaque détail interroge le regard du spectateur. Une iconographie de la sobriété se mêlant à de surprenants effets porte le texte en gloire. Giorgio Barberio Corsetti signe une mise en scène d’une grande intelligence. La scène, comme plongée dans le noir, laisse apparaître un lointain infini. Des rails en forme de huit, permettent au décor de parcourir le plateau avec toujours plus d’élégance et de surprise. Le sol se meut, grâce à un matériau épais, friable et sombre d’où sortent les images spectrales de l’extase ou de l’horreur. Un cimetière se dresse grâce à des jets de pierre qui proviennent de cette terre génitrice que des fossoyeurs exhument. Les robes de la reine s’incarnent d’une vie autonome, virevoltantes, telles des spectres. Le jeu de miroir de la scène finale relève du sublime et de l’exception.

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Les comédiens interprètent leur personnage avec un engagement total et une réelle conviction. Anne Alvaro incarne une Gertrude passionnée et déchirée, son cri retentit comme un soulagement de bonheur, car elle est l’incarnation de la tragédie. Elégante, belle et remarquable dans sa douleur elle donne à cette pièce une dimension exceptionnelle. Luc-Antoine Diquéro nous propose un Claudius hanté par le désir phallique et compulsif d’un personnage libidineux et tourmenté. Christophe Maltot est d’une justesse absolue pour aborder le rôle d’Hamlet dans un tel contexte. Son visage inquiet, perturbé par cette morbidité ambiante lui accorde une certaine beauté. Cécile Bournay (Ragusa) excelle dans la fraîcheur d’une jeune fille dont le destin ne fera pas l’économie du drame. Francine Bergé, perverse et digne, mène la danse avec beaucoup de distinction dans son jeu.
Certes, cette forme théâtrale n’est pas simple mais s’apparente aux grands moments de théâtre auxquels on a peu l’occasion d’assister habituellement.

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Gertrude (le cri)
Texte d’Howard Barker
Mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti
Avec Anne Alvaro, John Arnold, Francine Bergé, Cécile Bournay, Jean-Charles Clichet, Luc-Antoine Diquéro, Julien Lambert, Christophe Maltot, Baptiste Vay
Au théâtre de l’Odéon du 8 janvier au 8 février 2009
Place de l’Odéon, Paris 75006
Du mardi au samedi 20h00, dimanche à 15h00
Réservations : 01 44 85 40 40
Durée du spectacle : 2h45
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