L’invitation au voyage
Vincent Colin propose son adaptation théâtrale d’un roman méconnu de Franz Kafka : Amerika. Il livre au Lucernaire une mise en scène digne de l’œuvre : un cauchemar comique qui captive.
Dans la pénombre, un navire allemand rejoint New-York. La statue de la liberté qui accueille l’équipage a troqué son flambeau pour le glaive. Parmi les voyageurs, Karl Rossmann, un jeune homme de seize ans, accusé d’avoir séduit – pourtant bien malgré lui – une bonne, est contraint par sa famille à l’exil en Amérique. Par hasard, se trouve à bord son oncle Jacob, un riche entrepreneur et sénateur, qui lui offrira sa protection avant de le renier, froissé que son neveu, en acceptant poliment l’invitation de ses mystérieux amis, se soustraie quelques jours à l’initiation qu’il lui propose.
De là, nous continuons à suivre ce qui pourrait être une ascension sociale, mais Karl ne s’élèvera finalement qu’à la hauteur des étages de l’Hôtel Occidental où, groom d’ascenseur douze heures par jour, l’honnêteté de ses efforts, traînée dans la boue des malentendus, ne sera récompensée que par l’ingratitude pédante de ses supérieurs hiérarchiques. L’ambiguïté morale de deux troubles compagnons de route, rencontrés dans la pauvreté d’une auberge, le conduira, de déboire en déboire, chez une riche cantatrice : Brunelda. Enfin, il sera recueilli par la troupe du « plus grand théâtre du monde », où il pourra faire indifféremment acteur ou machiniste…
I want to be in America !
Autour de Karl Rossmann, ce protagoniste candide, interprété par Cédric Joulie, poignant d’innocence, les acteurs « se démultiplient » avec agilité pour assumer tous les autres rôles. Ils rendent, par des caricatures finement travaillées, les miasmes de l’esprit libéral, dont il est grand temps aujourd’hui de comprendre que dès l’origine, il prenait son essor de travers. Le génie Kafka l’avait saisi. Car la bonne volonté de Karl Rossmann est toujours impuissante. D’ailleurs, vaine se révélait d’entrée sa touchante soif de justice, que ne viendront « rassasier » que les sourires figés et les rires de perversion.
Les dialogues de l’auteur sont respectés à la lettre, et pour lier le tout, des comédiens se font volontiers narrateurs. Entre deux tableaux comiquement désespérés, on réclame une « musique ! », qui vient souligner, d’un trait léger, l’amère ironie du sort subi par cette intelligence encore naïve de l’adolescence, en proie à l’intransigeante stupidité d’un peuple de vautours. Et, c’est habilement le texte lui-même que les lumières viennent éclairer, à rebours de tout manichéisme.
La simplicité inventive de la mise en scène charme : Vincent Colin exploite l’espace du sol au plafond avec ingéniosité. Ainsi, des pans vitrifiés au sol sont soulevés pour indiquer les lieux : ce sera l’Hôtel Occidental ou bien Chez Brunelda. En outre, une poche dans le plafond permettra de montrer figurativement l’entreprise de l’Oncle en fonctionnement…L’adaptation condensée, par Vincent Colin, de ce roman inachevé de Kafka, est servie par une équipe de comédiens dynamique. Voilà une histoire sans conclusion, mais qui, prise à bras-le-corps par Colin et sa compagnie, ne laisse pas le spectateur sur sa f(a)i(m)n.
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AMERIKA, comédie d’après Franz Kafka
Adaptation et mise en scène : Vincent Colin
Avec : Roch-Antoine Albaladéjo, Olivier Broda, Philippe Blancher, Cédric Joulie, Isabelle Kérisit, Anne-Laure Pons.
Créations lumières : Alexandre Dujardin
Musique originale : Thierry Bertomeu
Collaboration artistique : Stéphane Vallé et Maria Morales
Production Déléguée : Hélène Icart – Prima-donna
Au Théâtre du Lucernaire
53 rue Notre-Dame-des-Champs – 75006 Paris
http://www.lucernaire.fr
Du 7 janvier au 22 février 2009
Du mardi au samedi à 20 h – le dimanche à 17h (Durée : 1h15)
Réservations : 01 45 44 57 34
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