Du sol où nous sommes, nous cheminons aussi…

Dans la philosophie bouddhiste, le chemin parcouru est plus important que le but vers lequel nous allons, bien qu’il soit illumination. Dans ce spectacle empruntant quelque chose à l’esthétique des estampes japonaises et chinoises, nous cheminons en ombres et en lumière.

Pour son nouveau spectacle, le projet RW, Michaël Dusautoy et le collectif Quatre Ailes ont choisi La Promenade (« Der Spaziergang »), écrit en 1907 par l’auteur suisse Robert Walser, comme base de travail. Ce petit journal décrit avec poésie et philosophie la réalité de la vie quotidienne avec un regard critique sur la société, qui ne semble avoir jamais reconnu le poète. Le travail d’adaptation de ce texte a été réalisé par Evelyne Loew à partir d’improvisations.
projet RW

Un haïku scénique
Foulant la verdure
Je foule
Un banc de nuage
Kawabata Bôsha

Le collectif Quatre ailes, laboratoire de recherche et de création mêlant théâtre aérien, vidéos, textes démontés et remontés, marionnettes à croquer… propose ici un spectacle dont la qualité visuelle rejoint l’essence du haïku (poème court japonais), hommage au moment présent dont l’auteur privilégie l’exactitude esthétique.

Sur la scène, une chaise et une table, un homme allongé dessus. Il s’éveille et fait sonner le beau timbre de sa voix: « l’envie me prenant de faire une promenade, je mis le chapeau sur la tête et, plantant là les écritures et revenants, je quittai en courant le cabinet de travail ».

Le poète devient promeneur et part en quête non seulement d’inspiration mais aussi d’exaltation.

La table et la chaise s’envolent dans les airs, et notre poète-acrobate de jouer, avec la souplesse d’un chat de ces décors devenus agrès.

Soudain, un écran de papier kraft vient fouetter l’air et transforme la scène en paysage suisse du XIXeme.
La rue et ses passants défilent sous nos yeux ébahis, de haut en bas, sur la musique de Nicolas Séguy. L’ombre du poète-promeneur côtoie les images vidéos, il s’en amuse. Les dessins inspirés de l’imagerie populaire suisse ont un petit côté kitch, tout à fait charmant.

Lorsque cette féerie s’interrompt, c’est pour donner lieu à des rencontres de chair et de sang, personnages prisonniers de leur conditions : le libraire dans sa minuscule boutique, une autoritaire maîtresse de maison étroitement corsetée, un postier indiscret, un fonctionnaire prêt à rêver, un méprisant maître tailleur.

Avant que la magie du procédé ne s’épuise, l’écran s’efface pour faire apparaître une forêt faite de colonnes de papier noir. Retenti alors la beauté d’un chant tyrolien, l’émoi d’une rencontre trop brève. Sous le sourire à toute épreuve du poète, la souffrance : « sentir la mort dans la mort » et le sentiment d’être reclus.

Projet RW

L’image de fin est un enchantement : la pluie ruisselle sur les arbres de la forêt, c’est la nuit, on entend les pas d’une biche dans le feuillage, elle nous honore de sa présence lumineuse et traverse le bois.

On retient l’esthétisme et le fourmillement de belles idées : les images vidéos, les ombres et les agrès, les objets qui volent et se balancent dans les airs, les mets en papier qui se mangent…. Les acteurs qui donnent du relief et apportent le rire par les personnages qu’ils campent. Par ailleurs, ils jouent avec les images et les agrès avec agilité et ne montrent l’effort que lorsque cela sert au propos.

L’esthétique et la technique
Il faut saluer la mise en scène et l’ingéniosité de la scénographie dont les procédés, semblant si simples, relèvent en fait d’une technique pointue créant l’illusion.

Derrière la poésie se cache une machinerie faite de technologies numériques, faisant du régisseur vidéo un véritable partenaire de jeu.

La scénographie sert merveilleusement le point de vue de l’auteur tenant dans cette phrase de Robert Walser, dite par le poète s’adressant à Monsieur Important : « Peut-on regarder vers le haut plutôt que d’en haut ? » . Nous, public, appartenons au monde d’en bas, la promenade et sa dimension presque céleste a lieu dans les cieux du théâtre.

On peut regretter de ne pas entendre davantage le texte tant les images sont prégnantes. La technique volerait-elle la vedette aux acteurs ? Gageons que le temps rééquilibrera la donne. On ne peut quoiqu’il en soit que saluer ce travail collectif qui dont l’ensemble crée une belle harmonie.

Le collectif Quatre ailes donne vie ici à un spectacle d’une très grande qualité esthétique. Un acte poétique en lui même pour emprunter une expression d’Alejandro Jodorowski. Un moment suspendu entre deux mondes, invitant à la contemplation et à un autre rapport au temps…

[slider title="INFORMATIONS & DETAILS"]
Le Projet RW
Robert Walser – Collectif Quatre ailes
Avec :
• Damien Saugeon : comédien et trapéziste
• Claire Corlier : comédienne
• Marine Bragard : comédienne et chanteuse
• Olivier Turk : comédien
• Michaël Dusautoy assisté de Cécile Laffon : conception du projet, mise en scène
• Evelyne Loew : adaptation
• Annabelle Brunet : dispositif et animations graphiques
• Yannick Dantec : dessins et animations interactives
• Nicolas Séguy : création musicale

Prochaines dates
Le lundi 22 et le mardi 23 décembre à 20h, matinée du mardi à 14h30

Vingtième théâtre, 7,rue Des Plâtrières,75020 Paris
Réservations : 01.43.66.01.13

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